NUMÉRO DOUBLE • Comprendre la tech conduit à les limites de la géopolitique traditionnelle • Des biotechs aux télécoms, via l'énergie : toutes les techs émergentes de 2026 • Le CES et les robots • Comment réagir aux déviations de Grok • Les limites physiques au développement de l'IA • Bienvenue dans Qant, le 19 janvier 2026.


« Le progrès est devant nous, à condition de dépasser sa propagande » • Paul Virilio
Depuis que les États-Unis se sont saisis du président du Vénézuela, le 3 janvier, l’explication la plus commune est que l’administration Trump entend se concentrer sur « l’hémisphère américain », de la Patagonie au Groenland, et qu’elle veut se désintéresser du reste du monde, livrant l’Asie à la Chine et l’Europe à la Russie. Cette analyse semble doublement inexacte.
Face à Pékin, Washington ne cesse de reculer, partout dans le monde, y compris en Amérique latine. Depuis que la Chine a réagi aux tarifs douaniers, en avril dernier, elle maintient l’administration Trump sous une triple menace : les terres rares, comme chacun sait ; les intérêts américains en Chine, comme la gigafactory de Tesla, qui touchent des milliers d’entreprises ; les manœuvres navales autour de Taïwan. Un blocus de l’île, qui priverait le monde des semiconducteurs de TSMC, bloquerait d’un seul coup toute la croissance de la tech américaine, plongeant dans la récession l’Amérique (et le monde avec elle).
Ce numéro de Qant, qui analyse la suprématie technologique américaine, rend hommage par ses illustrations au suprématisme de Casimir Malevitch
Si toute la propagande autour de la « doctrine Donroe » ne se concentre que sur le pétrole et le Groenland, ce n’est pas une coïncidence. L’administration Trump n’a pas le pouvoir de s’opposer à l’influence chinoise en Amérique latine, y compris dans le numérique : des acteurs comme Huawei, Tencent, Alibaba ou BYD y sont de plus en plus présents. Si l’on exclut le Mexique et les Caraïbes, la Chine est le premier partenaire commercial de la région.
Donald Trump, qui ne montre du courage que face à plus faible que lui, s’est donc retourné contre l’Europe, le Japon et la Corée. Le cas de cette dernière est particulièrement frappant. En contrepartie d’une réduction des droits de douane américains de 25 % à 15 %, Séoul s'est engagé à injecter dans l’économie américaine, en dix ans, 350 milliards de dollars : 18 % de son PIB. Par comparaison, le pays du matin calme disposait alors d’environ 400 milliards de réserves de change. L’accord comprend un volet naval, de 150 milliards, destiné à revitaliser les chantiers américains via les conglomérats Hanwha et Samsung, et surtout un fonds de 200 milliards, versé par Séoul en tranches de 20 milliards et piloté par Washington. Pour faire bon poids, la Corée doit porter ses dépenses militaires à 3,5 % du PIB, en achetant pour 25 milliards d'équipements militaires américains d'ici 2030 et en versant 33 milliards de soutien aux forces américaines stationnées sur son sol.
L’accord, qualifié à Séoul de léonin, permet à l’administration Trump de sélectionner unilatéralement les projets d’investissement, tout en s'arrogeant 90 % des profits une fois le principal remboursé, et 50 % auparavant. Il crée un risque spécifique : si un jour Washington presse Séoul d’accélérer les décaissements ou si les projets s’avèrent peu rentables – risque majeur, considérant le mécanisme d’investissement –, la tentation d’utiliser directement les réserves de change augmentera. Résultat : le won a perdu de plus de 10 %, car les marchés doutent de la capacité de la Corée à honorer simultanément le calendrier d’investissement et ses obligations extérieures préexistantes. Une prédiction autoréalisatrice s’il en est, puisque la dévaluation du won rend plus lourd le tribut trumpien.
Le CES 2026 a offert un résumé symbolique frappant de la situation. Huawei, très en avance sur la 6G, est revenu à Las Vegas, fer de lance d’un escadron de 1 000 entreprises : un tiers des exposants. Le salon s’est ainsi transformé en vitrine de la puissance technologique chinoise, en robotique notamment. Les grands Coréens, traditionnellement dominants dans le salon, ont quasiment disparu (Hyundai) ou se sont retirés dans un hôtel privé (Samsung).
Les pays européens semblent tous destinés par Donald Trump à un traitement similaire à celui de la malheureuse Corée, mais en plus sévère. L’administration fédérale et la droite américaine, plus en général, semblent assez indifférentes à la politique intérieure coréenne : le soutien de Trump au président putschiste Yoon Suk-yeol a été fort tiède. Il n’en va pas de même pour les 31 démocraties européennes, membres ou associées à l’Union, pour la dizaine de pays candidats ni, bien sûr, pour la Grande-Bretagne.
Quand Donald Trump déclare qu’il s’intéresse au Groenland parce qu’il n’a pas reçu le prix Nobel, c’est pour amuser le parterre, ou plutôt le poulailler de ses électeurs. Il faut au contraire prendre au sérieux son entourage. On y expose, jusque dans des documents officiels, le projet de sauver l’Europe, berceau de l’Amérique, des démons du libéralisme démocratique, du féminisme et de l’islam. La sollicitude de la droite américaine pour le déclin « civilisationnel » de l’Europe fait écho aux positions des extrêmes-droites européennes et des nationalistes russes. Leur communauté idéologique ne se satisfera pas de l’annexion de 57 000 malheureux Groenlandais : penser que Trump s’arrêtera à « l’hémisphère américain », comme y invite la théorie des zones d’influence, c’est encore une fois se voiler la face.
Les géants américains de la tech réagissent, pour l’heure, avec pragmatisme. Début janvier, Amazon Web Services a ouvert en Allemagne une offre de cloud entièrement située et opérée dans l’Union européenne. Le groupe rejoint ainsi Microsoft Azure, qui déploie des « frontières de données » depuis 2023 – en France, avec Orange et Capgemini –, et Google Cloud Services, qui multiplie les partenariats locaux : Thalès en France, T-Systems en Allemagne…
De même, les principaux opérateurs de médias sociaux, Google et Meta, font profil bas et laissent X attirer l’attention avec une IA hors de contrôle. Londres et Bruxelles ont toutes deux ouvert des enquêtes sur Grok, déjà interdit en Malaisie et en Indonésie pour avoir produit du contenu pédopornographique en « déshabillant » des images d’enfants (ainsi que de femmes adultes). Une suspension du service, totale ou partielle, serait à l’examen.
À terme, en tout cas, l’offensive trumpienne aura au moins deux conséquences en Europe. D’une part, la multiplication des ambitions nucléaires. Prise en tenaille entre l’agressivité russe et le réarmement allemand, la Pologne n’est, pour l’heure, dissuadée de se doter de la bombe que par l’Otan et l’Union européenne, les deux cibles de Donald Trump. Elle offre l’exemple le plus évident, mais tous les anciens membres du Pacte de Varsovie sont logés à la même enseigne. Chacun se souvient du mémorandum de Budapest, qui a conduit en 1994 l’Ukraine à renoncer à ses armes atomiques, en échange de la garantie de sécurité des Américains. Vingt ans plus tard, Obama laissait la Russie annexer la Crimée. Aujourd’hui, Trump fait de cette lâcheté une politique.
La nouvelle menace américaine de tarifs douaniers, destinée à punir l’Europe et convaincre le Danemark de céder le Groenland sans résistance, semble être en passe de provoquer un sursaut européen. La crainte de la prolifération nucléaire sur le continent poussera, elle aussi, vers des initiatives de mutualisation, comme la création d’un pôle d’IA duale, civile et militaire : le partenariat entre Mistral et Helsing, l’an dernier, est un premier pas dans cette direction. À défaut d’un parapluie nucléaire, d’un commandement et d’une industrie de défense communs, l’innovation est plus simple à européaniser.
Demain mardi cependant, selon le Financial Times, la Commission Européenne proposera une refonte du règlement de 2019 sur la sécurité numérique (« Cybersecurity Act »), qui exclura Huawei et ZTE des réseaux télécoms européens, et leurs homologues chinois des systèmes de sécurité et d’énergie solaire. Les pays latino‑américains ont construit, au contraire, une sorte de « non‑alignement numérique » : ils s’appuient sur le cloud américain mais accueillent massivement les capitaux et technologies chinoises dans les télécoms, les infrastructures numériques et certaines applications d’IA, ce qui donne à Pékin un rôle de contre‑poids stratégique à Washington.
Avec un marché plus important et un secteur technologique plus développé, l’Europe pourrait poursuivre une stratégie similaire, négociant avec les Chinois les termes de son indépendance. Le simple fait d’ouvrir les négociations, d’annoncer le vouloir, rendrait aux trumpistes camouflet pour camouflet. Au lieu de quoi, par inertie bureaucratique, la Commission semble continuer de se plier aveuglément aux règles d’une alliance mourante. Mais peut-être changera-t-elle son texte, faisant mentir le FT.
Peut-être Donald Trump, qui conduit le monde à la guerre, finira-t-il par faire sortir l’Europe de la zone d’influence américaine.
…sera ravi de recueillir vos commentaires.
Depuis 2021, les marchés observent une domination croissante de la Chine, qui détenait déjà 40,3 % des demandes de brevets liés à la 6G, contre 35,2 % pour les États-Unis. (Métaprédictions 2026, ci-dessous)
Morgan Hunault-Berret, avocate à la Cour, Villechenon et Associés
Arnaud de Bresson, Cercle IA & Finance
Pierre Ernst, membre du directoire & secrétaire général, LBP AM
Daniel Mainguy, professeur de droit, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Martin Pailhes, global manager of the legal digital & IP platform, BNP Paribas
Modérateur : Jérémie Fierville, avocat à la Cour, Signature Litigation
Jean-Marc Humbert, general counsel monde, Inetum
Arnaud Maréchal, directeur IA & analytics Finance, Orange
Gilles Rouvier, avocat à la Cour, Villechenon et Associés
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