Les malheurs de Dario • L'administration Trump et l'auto-amélioration des modèles • WWDC : Apple tient ses promesses de 2024, mais elle reste sous la menace d'OpenAI • Build, I/O : des armées d'agents sous les contreforts de la Singularité • Bienvenue dans Qant nouvelle série, n°2.


« Le progrès est devant nous, à condition de dépasser sa propagande » • Paul Virilio
L’intelligence est artificielle et la sottise, humaine. Dans la nuit de vendredi à samedi, Anthropic a dû bloquer les accès à son dernier modèle, Fable 5, présenté trois jours auparavant. Le département du Commerce lui a en effet enjoint, en fin de journée américaine, de réserver aux citoyens américains l’accès à Fable et Mythos, bloquant les étrangers même sur le territoire des États-Unis. Face à cette tâche impossible, Anthropic a donc dû couper l’accès à ses modèles avancés, qui lui donnent une avance considérable sur ses rivaux, OpenAI et Google, laissant SpaceX AI, Mistral et les autres très loin derrière.
Vendredi matin, Les Echos indiquaient qu’Anthropic s’apprêtait à ouvrir l’accès à Mythos à trois banques européennes, BNP Paribas, Deutsche Bank et ING. Vendredi soir, le secrétaire au Commerce Howard Lutnick se retournait contre le laboratoire californien. Il est aisé de voir dans cette démarche une agression de plus de l’administration Trump contre l’Europe, mais l’objectif principal est sans doute plutôt interne, tourné contre le succès de la start-up des frères Amodei, et contre leurs principes éthiques.
Anthropic reste en procès avec le Pentagone après avoir été désignée, début mars, comme « supply-chain risk », une qualification lourde qui empêche les fournisseurs du Pentagone d’utiliser l’IA d’Anthropic. OpenAI s’est précipitée pour prendre la place, la chipant à SpaceX AI et Palantir mais, dès fin avril, l’administration Trump s’est mise à préparer des lignes directrices pour que les agences fédérales puissent à nouveau intégrer les nouveaux modèles d’Anthropic, dont Mythos.
Le cœur du litige porte sur les garde-fous imposés par Anthropic, qui a refusé de lever ses restrictions sur la surveillance domestique de masse et les armes entièrement autonomes. Le laboratoire a depuis été plus loin : Anthropic ne cesse de réclamer une réglementation plus sévère. Alors que Trump, poussé notamment par Steve Bannon, surmontait les objections des oligarques de la Silicon Valley et signait un décret exécutif sur la régulation de l’IA, il devenait urgent de mettre le laboratoire au pas.
Les attaques publiques du conseiller de la Maison-Blanche David Sacks contre le « woke » Anthropic ont porté leurs fruits. La Maison-Blanche a montré qu’elle peut tuer le modèle d’IA phare par un simple courrier administratif, en une soirée, veille de week-end. De quoi refroidir les investisseurs avant l’introduction en Bourse que prépare Anthropic, laissant ainsi la place, la lumière et les moyens financiers, à SpaceX et OpenAI.
Il faudra cependant du temps pour entamer l’avance technologique d’Anthropic. Or, il apparaît clairement, à la lecture de notre dossier ci-dessous, que quelque chose mûrit à nouveau dans les laboratoires de San Francisco, autour de l’auto-amélioration et de l’autonomie des modèles. En même temps que Fable 5, Anthropic a publié une analyse consacrée à l’auto-amélioration récursive des modèles (« recursive self-improvement » ou RSI), c’est-à-dire la capacité d’un système d’intelligence artificielle à participer directement à la conception de versions plus performantes de lui-même. Claude génère désormais plus de 80 % du code intégré aux systèmes de production d’Anthropic, tandis que les ingénieurs valident, orientent et supervisent un volume de développement 8 fois supérieur à leur moyenne de ces dernières années.
Plusieurs briques techniques de la RSI semblent déjà en place : notamment les agents de programmation, l’automatisation de la recherche et les outils capables d’évaluer ou d’optimiser d’autres modèles d’IA. La boucle n’est pas encore fermée : les humains continuent de définir les objectifs, les critères de succès et les arbitrages stratégiques. Mais cela renforcera, renforce peut-être déjà, la prime à l’excellence technologique : Anthropic et Google, rejoints peut-être par Microsoft et OpenAI, disposeront de modèles toujours meilleurs pour s’attaquer non seulement à l’IA, mais à la création de nouveaux logiciels et la réécriture des anciens.
La puissance de l’auto-amélioration leur permettra de creuser leur avance sur le deuxième échelon : SpaceX et, plus grave pour l’Europe, Mistral.
…sera ravi de recueillir vos commentaires.
Pourquoi l’Europe peine-t-elle à innover ? Pourquoi décroche-t-elle ? Comment y remédier ? Face à l’urgence de la situation, Philippe Aghion, lauréat du prix Nobel d'économie 2025, s’entretient pendant une heure avec Simon Johnson, lauréat du prix Nobel 2024. En cause : la destruction créatrice et les modèles économiques de la croissance.
Une pensée apocalyptique s’infiltre dans le débat politique, avec des figures comme Peter Thiel, Pete Hegseth et Aleksandr Dugin qui présentent les divergences politiques comme un combat entre le bien et le mal. Quand les adversaires deviennent des ennemis mortels, les outils de la politique et de la diplomatie ne peuvent plus fonctionner. Nina Khrushcheva examine les implications de cette montée en puissance de la pensée apocalyptique, des États-Unis à la Russie.
SpaceX n’est pas près de régner sur des sujets étrangers, comme le faisaient les compagnies à charte au début de l’époque moderne, mais elle opère, elle aussi, hors de portée de toute souveraineté. À l’instar de ses devancières, elle a déjà accumulé des pouvoirs immenses que les gouvernements peineront à reprendre. Alessio Terzi et Stefano Marcuzzi tirent des leçons de trois siècles durant lesquels des monopoles d’entreprise ont opéré hors de portée des souverains.
La nécessité d’investissements initiaux massifs et la probabilité de suppressions d’emplois importantes font apparaître de frappantes similitudes entre le déploiement de l’IA et la transition écologique. Dans les deux cas, l’État a un rôle essentiel à jouer pour orienter les forces du marché au service de l’intérêt général. Adam Michael Bauer, Ph. D. et Gernot Wagner examinent ces similitudes stratégiques et économiques.
Qant est membre de Project Syndicate
Dernière heure : Washington débranche le modèle • Le 12 juin à 17 h 21 (heure de Washington), le gouvernement américain a notifié à Anthropic une directive de contrôle des exportations interdisant tout accès à Fable 5 et Mythos 5 pour les ressortissants étrangers, où qu’ils soient – y compris aux États-Unis : les salariés étrangers du laboratoire sont donc directement visés. Faute de pouvoir trier ses utilisateurs par nationalité sur un cloud partagé, Anthropic a coupé l’accès dans le monde entier ; les autres modèles restent disponibles. C’est le premier contrôle d’exportation visant un modèle déployé, et non du matériel. Motif invoqué : des préoccupations peu détaillées de sécurité nationale liées à des vulnérabilités de Fable 5. Anthropic déclare n’avoir reçu qu’une indication verbale sur la capacité du modèle à lire un code source pour en corriger les failles, une compétence disponible sur d’autres modèles, comme GPT-5.5.
...